Hommes et femmes dirigeants: deux poids, deux mesures

Publié le par lafillequirevaitdunbidondelaitetduneboitedechoco

 «Nous avons les preuves empiriques que les femmes au pouvoir sont évaluées plus sévèrement que les hommes. Ce n’est pas juste éthiquement et c’est totalement inefficient sur un plan économique. Il faut changer cet état de faits.» La démonstration de John Antonakis, professeur de management.

 

Il faut le voir pour le croire. Prenez dix personnes et présentez-leur un petit film en leur donnant une mission: compter le nombre de fois que les gens portant un t-shirt blanc se lancent une balle. Attention, il faut se concentrer, ne pas les confondre avec l’équipe en noir. Mettez la pression, exigez zéro faute. A la question «avez-vous vu quelque chose de spécial?» ils répondent non. Or tout le reste de la salle a vu, dans le même film, un gorille faire irruption dans la scène. A l’exception d’une personne (qui a mal compté) tous ceux qui doivent compter les passes ne voient absolument pas l’intrus! Pourquoi? Lorsque le cerveau se concentre sur une chose, anticipe, a une attente, il ne voit pas le reste.

 

Cette expérience, John Antonakis, professeur de management à l’Université de Lausanne (HEC) l’a faite la semaine passée lors d’un séminaire organisé par l’AISTS (International academy of sports science and technology) sur le thème «Femmes et management sportif». Nonante femmes du monde entier ont participé à son cours à Lausanne et toutes sont sorties impressionnées.

 

 

Preuve scientifique

 

Le psychologue construit son propos comme un jeu de poupées russes. Plus on avance dans la démonstration, mieux on comprend. Lorsque l’on ouvre la dernière poupée, on trouve le cœur du propos: «Nous avons les preuves empiriques que les femmes au pouvoir sont évaluées plus sévèrement que les hommes. Ce n’est pas juste éthiquement et c’est totalement inefficient sur un plan économique. Il faut changer cet état de faits.»

Point un: notre éducation et notre culture posent dans notre cerveau à tous (et toutes) des logiciels — du software — contenant certaines valeurs bien précises. Dans une société «masculine» comme la Suisse, un homme doit être affirmatif, dominant, compétitif, ambitieux. On attend par contre d’une femme qu’elle soit soumise, sensible, altruiste.

 

«Ces préjugés et stéréotypes, ancrés au plus profond de chacun de nous, définissent nos comportements et nos attentes, que nous soyons homme ou femme, et ce face aux hommes et aux femmes. » Dès lors que l’on ne parle plus de force corporelle mais de tâche intellectuelle, «il n’y a pas de différence biologique entre un garçon et une fille justifiant ces attentes différentes», explique John Antonakis.

 

 «Pourquoi ma fille, en arrivant à la crèche devrait-elle s’entendre dire «tu es très jolie», alors qu’au garçon on a dit «tu as l’air courageux» en l’emmenant vers les jeux de construction? s’emporte le professeur. Bien sûr, filles et garçons sont différents, dit-il. «Mais nous ne sommes plus à l’époque de l’homme des cavernes. Notre société est basée sur l’intelligence et les connaissances. Et celles-ci sont tout à fait équitablement réparties», ironise-t-il. Rien ne justifie donc ces rôles et comportements attribués au genre.

 

La peur du changement

 

Point deux: une fois ces préjugés ancrés en nous, nous cherchons tous à les confirmer. Question de survie. C’est plus simple de valider une croyance, ce que l’on pense être juste que le contraire. L’être humain a peur du changement, il trouve donc ce qu’il cherche et élimine toute information contradictoire — il ne voit pas le gorille.

 

Conséquence: toute personne qui s’éloigne du stéréotype sera moins bien évaluée que si elle s’y conforme. Une étude récente a démontré qu’une femme manager exprimant de la colère est considérée comme moins efficiente que si elle est sans émotion. Alors qu’un homme est jugé de la même manière qu’il exprime de la colère ou pas d’émotion du tout. S’il montre de la tristesse, par contre, il est pénalisé. Pourquoi? Parce que l’on attend d’un homme qu’il puisse se mettre en colère, pas qu’il soit triste. Et on n’attend pas d’une femme qu’elle se fâche.

 

C’est le fameux débat Royal-Sarkozy. «A partir du moment où elle s’est mise en colère et que Nicolas Sarkozy a utilisé cet élément contre elle, c’en était fini des chances de Ségolène Royal. Elle était sortie du cadre aux yeux des Français», commente John Antonakis.

 

Elles sont «trop émotionnelles» ou «trop autoritaires»

 

Résultat? Les femmes prêtes à assumer des positions de pouvoir (politique ou économique) dans une société «masculine» sont prises dans un cercle vicieux. Soit elles se conforment aux attentes liées à leur genre et sont alors considérées comme n’ayant pas les qualités pour être leader («trop émotionnelle, pas assez forte»). Soit elles en sortent et sont moins bien évaluées aussi, car elles ne répondent pas aux attentes qu’on leur adresse en tant que femmes («un vrai mec, trop autoritaire»). Ou alors, mieux encore: en cas de succès d’une femme leader, on l’attribue à des raisons autres que personnelles; l’équipe, ou la chance, par exemple. C’est ainsi que l’être humain se rassure. «Là aussi, les études montrent de manière chiffrée et empirique ce phénomène», appuie le professeur.

 

Un seul exemple: des chercheurs ont récemment étudié les processus d’engagements de musiciens pour plusieurs orchestres philarmoniques prestigieux. Dès lors que ceux-ci ont organisé des auditions anonymes, dans les années 70 et 80, la probabilité des femmes de se faire engager a augmenté à 50%, alors qu’elles étaient presqu’absentes auparavant.

 

Tant de stéréotypes

 

Fait important: hommes et femmes font l’objet de stéréotypes, et les femmes véhiculent ces stéréotypes tout autant que les hommes, y compris entre elles. Mais dans la mesure où nos sociétés valorisent chez les dirigeants des caractéristiques masculines – que l’on pense trouver chez les hommes – ce sont les femmes qui subissent le plus souvent des discriminations. Alors que les études démontrent que les femmes ont toutes les compétences nécessaires pour être d’excellentes leaders, au même titre que les hommes. Les qualités nécessaires pour diriger et avoir de l’influence étant réparties de manière tout à fait équitable entre les genres.

 

Pour le professeur de management, cette situation pose un vrai problème sur le plan éthique, bien sûr, mais aussi économique. «Les compétences des femmes sont largement sous-utilisées, alors qu’elles pourraient créer des emplois et œuvrer pour un monde meilleur. »

 

Pour briser ce plafond de verre, les femmes doivent vraiment être exceptionnelles, explique en substance John Antonakis. Suffisamment pour compenser le problème qu’elles posent en sortant du schéma. Mais il y a mieux à faire: changer les mentalités. Comment? La transmission du savoir, l’éducation, répond le professeur. Et puis bien sûr, il y a l’école, les livres et les modèles qu’on montre aux enfants. «Je travaille à plus de 100% mais je m’organise pour m’occuper au moins un jour et demi dans la semaine de mes enfants, et je fais tout à la maison», illustre John Antonakis. D’où lui est venu cet intérêt pour la question des femmes? «Des chiffres que j’ai découverts lors de mon doctorat. J’ai vu des choses anormales et j’ai voulu comprendre. » Aujourd’hui, il rêve d’offrir un monde plus égalitaire à ses deux filles.

 

Article repris mot à mot sur : http://www.lesquotidiennes.com/management/hommes-et-femmes-dirigeants-deux-poids-deux-mesures.html

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